Tout est parti de mon trajet habituel pour me rendre au travail. Avec le temps, le tarif est fixé dans mon esprit à 1000 francs. Pour ce prix-là, je vais de Cambérène à Yoff, deux quartiers au nord de Dakar. Et un trajet de taxi ne va jamais sans une âpre négociation pour se mettre d’accord avec le chauffeur sur le prix de la course. Le bon côté est qu’une fois que la cause est entendue, plus besoin de se dévisser la nuque à guetter le compteur, là il n’y en a pas.
Aujourd’hui, le chauffeur est très svelte, un petit bonnet noir sur la tête même s’il fait 35 degrés à l’ombre, et un p’tit air de John Lennon avec ses lunettes noires toute rondes.
“Mais allez enfin, donne moi un petit 1500 ? ça ne te change rien !”
“C’est 1000, à ce prix-là et même avec l’essence coûteuse tu gagnes quand même de l’argent”
“Bon allez, monte. J’ai envie de discuter”. Ce genre de négociations s’achèvent souvent de cette manière : un petit pas avec la mine de s’en aller, et on est rattrapé en moins de deux tous klaxons dehors par le chauffeur qui ne veut pas perdre une course qu’il sait rentable, et qui se font plutôt rares, surtout dans le quartier.
“Tu sais, toi, je vois très bien comment tu penses. Tu te dis que le tarif était à 1000 francs et que jamais ça ne devait changer. Parce que vous les Toubab [j’ai appris il y a peu que Toubab, ça vient de l’arabe Toubib, le médecin] vous pensez que le prix est trop haut parce que vous êtes blancs. Mais jamais, jamais, jamais devant Dieu si je prenais un Sénégalais je lui ferais payer 1000 francs pour le trajet. Ce serait au moins 1500 !”
S’en suit une petite discussion accrochée où on discute comptabilité : avec un litre d’essence à 870 francs, les frais de location qu’il doit remettre au propriétaire chaque jour, l’usure que ça engendre de rouler sur ce tronçon de plage qui n’est pas goudronné…ouais, il pourrait bien gagner de l’argent sur la course.
“Je suis en voiture depuis une heure, je n’ai pas trouvé grand chose, j’ai choppé que 500 francs. Mais comme tu insistes je te prends que 1000 francs.”
“Tu sais, des escrocs tu en trouves partout. Moi-même quand je suis allé en Europe…Si, si, je suis allé en Europe, en 1992. J’ai pris l’avion ici jusqu’à Tunis, et puis le bateau pour Marseille. On est parti un vendredi soir et le samedi soir, on arrivait à Marseille. Après l’idée, c’était Nice et puis l’Italie. Mais arrivé à Marseille, la police en civil a interdit au passeur de nous rejoindre.”
“Ils avaient des brassards oranges ?”
“C’est ça, c’est ça, absolument. Ils nous mettent dans un taxi, direction Nice. Et là tu sais quoi ? Le chauffeur s’embarque sur l’autoroute, et au beau milieu de nulle part, il s’arrête dans une station service. + C’est 500 francs français chacun+, qu’il dit. A l’époque ça devait faire 25000 CFA chacun. J’étais le seul à parler français, et je ne voulais absolument pas payer. Lui, il menaçait de nous emmener à la gendarmerie. Mais vas-y emmène-nous, moi mes tampons sont en règle, je n’ai rien à craindre de la gendarmerie. Finalement, ils nous a emmenés jusqu’à Nice. J’ai passé un an et demi en Italie. Si je pouvais y retourner, j’aurais une plus belle voiture ! “
“Oh, tu retournerais en Europe que pour une voiture ?”
“Mieux assurée en tout cas.”
“Allez, on va se revoir. Comment tu t’appelles ?”
“Passe par Cambérène vers 14h, j’ai souvent besoin d’un taxi à cette heure-là”
Grand sourire partagé, on est d’accord sur les 1000 francs.




