Curiosité #26 : achat de conscience
Apeurés de perdre leur bien, l’imagination des puissants est sans fin pour détourner la sincérité d’un vote démocratique. Au Sénégal, le vote du 25 mars a été un succès indiscutable, qui a vu la victoire du challenger Macky Sall, face au libéral au pouvoir depuis 12 ans, Abdoulaye Wade. Seul hic, “les achats de conscience” ont été utilisés dans plusieurs endroits du pays le jour du scrutin.
La pratique est simple : mettez quelqu’un devant l’entrée d’un bureau de vote, chargé d’une valise de billets, et demandez à des rabatteurs d’informer tout électeur que s’il ramène tel ou tel bulletin à la sortie, il empochera un biffeton.
Exemple au centre de vote HLM C et D à Dakar le 25 mars en début d’après-midi : un quatre-quatre de marque allemande se gare pile à la sortie du bureau de vote, entouré de “nervis”, les hommes de main du parti libéral donné perdant. A l’intérieur, une femme d’un certain âge est confortablement installée. C’est une ancienne responsable du parti socialiste, qui a viré de camp avec la victoire du Pds (parti libéral d’Abdoulaye Wade) en 2000.
Les gros bras entourent donc le véhicule, et commencent à s’approcher des électeurs. “Macky Sall, hein ? Le bulletin de Macky Sall”, disent-ils à quelques électeurs venus voter. Le prix d’un bulletin ce dimanche est fixé à 10 000 FCFA (15,2 euros) ; ce qui fait beaucoup lorsque l’on sait que le PIB moyen par habitant est de 500 000 FCFA à l’année (763 euros). Et c’est une moyenne qui cache d’insupportables disparités.
Voilà donc le petit manège qui s’agite, les gros bras qui demandent au journaliste toubab que je suis “de laisser le Sénégal tranquille”. Les observateurs sentent bien que la présence du véhicule n’est pas souhaitable, certains collègues journalistes ôtent leurs vestes de presse pour mieux pouvoir s’approcher incognito du véhicule et prendre quelques photos.
Au bout d’une trentaine de minutes, et sûrement moins d’une dizaine de bulletins achetés, la voiture finit par s’en aller jugeant que la mascarade devient grossière, et que les policiers qui gardaient l’accès du centre de vote finiraient peut-être par réagir.
De toute façon, la démarche ne peut pas atteindre ses fins, puisque cela impliquerait d’acheter six millions d’électeurs, et à 15 euros l’unité ça commence à faire un paquet de pognon.
Deuxio, le présupposé de la tricherie est faillible puisque il suffit de se baisser dans l’isoloir pour ramasser dans la corbeille un double du bulletin qu’on ne se sera pas privé de glisser dans l’enveloppe.
Comme l’ont dit les missions d’observation de l’Union Européenne ou de l’Union Africaine, cette pratique a été signalée dans le deux camps en lice pour la victoire, un peu partout dans le pays, mai seulement par petites touches.
Un électeur averti en vaudra deux.




