Lettres Allemandes (puis) en Teranga

"Je continuerai à t'écrire, et je t'apprendrai des choses bien éloignées du caractère et du génie persan. C'est bien la même terre qui nous porte tous deux; mais les hommes du pays où je vis, et ceux du pays où tu es, sont des hommes bien différents."
Montesquieu, Lettres Persanes

Curiosité #43 : Berlin (les lettres allemandes retournent en Allemagne, ce qui est bien le minimum)

Curiosité #42 : Paris après la pluie

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Curiosité #41 : choisir une “complémentaire santé”

Il y a peu, je vous disais mes difficultés à rentrer d’un séjour un peu prolongé en Afrique, et à remettre le nez dans les first world problems. Belle application en ce samedi de pré printemps où on entend presque les oiseaux chanter : choisir une mutuelle, enfin “une complémentaire santé”. Putain.

Voilà mon affaire : des nouvelles lunettes qui coûtent un bras, un enfant de la fonction publique qui jusque là comptait sur la logistique maternelle pour gérer les basses œuvres, un enfant de la fonction publique devenu jeune actif dans le privé, n’a plus la mutuelle de Maman, et entreprend donc d’expédier la besogne en quelques minutes en ce samedi matin où on entend presque les oiseaux chanter…Putain.

Là, ça se complique, surtout si vous avez cette drôle d’idée de vouloir un peu comprendre quelles sont les offres et laquelle vous remboursera au mieux. Parce qu’en fait des mutuelles y en a 700 rien qu’en France, et des calculs assez sombres pour savoir ce à quoi un mutualiste aura droit pour des lunettes achetées 500 euros, dans mon cas de demi-handicapé bigleux.

Voyez vous-mêmes : 

  • 500 euros pour la monture de gamme moyenne (néo-hipster que même l’opticienne-visagiste (si si ce métier existe) m’a dit “c’est absolument celle-là qu’il vous faut”), et les verres avec une forte correction
  • Ce que prend en charge la sécu : la sécu ne prend rien en charge. Enfin, elle fixe un truc qui s’appelle BRSS, pour BASE de REMBOURSEMENT de la SÉCURITÉ SOCIALE (c’est à ce moment-là que j’ai franchement questionné mon amour de la France, et ai songé à une reconversion comme croupier à Vegas). Donc le BRSS c’est 27 euros, dont la sécu rembourse 60% pour des lunettes, soit 16 euros. 
  • Aïe.
  • Vient donc ensuite la mutuelle, si si les 700 offres en question. Putain.
  • Là il faut s’en remettre aux experts, ceux qui ont bossé pour toi, pour t’aider à mieux comprendre quelles sont les offres et laquelle vous remboursera au mieux (cf. le serment du padawan néo-hipster plus haut).
  • Donc je vous recommande chaudement ce dossier à 4 euros de 60 millions de consommateurs. Trois pages pour vous dire : appelle chacune des mutuelles et demande leur une simulation de ce qu’ils te rembourseront avec ton modèle de lunettes.
  • Je suis méchant : en vrai y a un tableau de 12 contrats passés à la loupe, qui te permet de voir que le deal de la fonction publique n’est pas si mauvais.

Haut les cœurs à moi les binocles à la mode, je signe ! Me dis-je alors dans un élan d’enthousiasme, fier comme un coque d’avoir vaincu les assureurs vicieux, sentant poindre en moi l’animal adulte accompli.

Nom, prénom, téléphone, numéro de sécu, ok, ok, ok, ok, numéro d’affiliation….? numéro du centre de gestion…?

Ces deux numéros en question qui me séparent du graal d’un contrat de mutuelle en bonne et due forme, au prix de 25 euros par moi, pour avoir le bonheur de me faire rembourser une fois tous les 5 ans 20% du prix de mes lunettes, ces deux numéros en question sont sur la ****** de feuille de la sécu que je n’ai jamais reçue.

Sur le site Améli, la plateforme Internet de la sécu, où en théorie je me dis que je pourrais récupérer ces chiffres sans difficulté, l’administration virtuelle me dit qu’elle ne connaît pas mon numéro de sécu et qu’il faudrait de toute façon insérer un code qui m’a été envoyé par courrier en 1992.

Putain, putain, putain.

Les 5 conclusions de l’histoire :

  1. j’y ai passé deux heures, je n’ai ni mutuelle ni lunettes
  2. je vais devoir rappeler quelqu’un de la mutuelle en question, créer un contrat, retrouver mon  numéro d’affiliation auprès de la sécu qui me dit que je n’existe même pas
  3. j’ai appelé ma mère, ce qui m’a fait perdre vachement en confiance dans ma vie d’adulte naissante
  4. les oiseaux ont arrêté de chanter et je n’ai pas du tout l’impression d’avoir mieux compris laquelle des offres de “complémentaire santé”est la plus intéressante
  5. je soussigné, jeune actif bigleux néo-hipster demi-adulte mal dégrossi et grognon de devoir consacrer deux heures de son samedi à vous “complémentaires santé” très très obscures, préviens toutes les mutuelles que rien que pour vous faire bien chier, je vais aller demander au boulanger de me péter les deux genoux, ce qui devrait suffire à rentabiliser mon contrat chez vous. Très cordialement, un consommateur qui se veut responsable.

curiosité #40 : en 2013, les vieux à la verge dure, les vieilles aux gros seins, mais aucun ne se souviendra à quoi ça sert

“Dans le monde actuel nous investissons cinq fois plus d’argent, en médicaments pour la virilité masculine et en silicone pour les seins des femmes, que pour la guérison de la maladie d’Alzheimer. Dans quelques années, nous aurons des femmes avec des gros seins, des vieux à la verge dure, mais aucun d’entre eux ne se rappellera à quoi ça sert”.

Docteur Drauzio Varella, vrai médecin et épiphénomène des internets déjà un peu vieux (so 2011)

curiosité #39 : la diaspora syrienne au kébab

Petit un, nous européens, la guerre on conçoit pas trop.

Petit deux, il y a des choses auxquelles on ne pense pas.

Mélange de petit un et de petit deux hier au kébab à Ménilmontant. Les murs sont tapissés d’affiches en l’honneur de la Syrie, et plutôt touristiques dans leur genre. On cause arabe, branché sur Al Jazeera.

“Tomates, salade, oignons ?”

“Oui, oui.”

“Voilà pour vous” (un steack fromage par-dessus le comptoir)

Un moment d’hésitation sur le degré de maladresse de la question qui me brûle les lèvres. Arf, déformation professionnelle oblige, le culot ne déçoit quasi jamais.

“Vous venez de Syrie ?”

“Oui, pourquoi vous venez d’où ?”

“De région parisienne.”

“Ah, je pensais que vous aviez compris l’arabe.”

“Non, j’ai vu les affiches.”

Sourire du cuisinier avec le grand couteau, de son assistant au téléphone, et de tous les convives - on est 5, la pièce fait 6 mètres carrés, à vue d’oeil. Plein d’autres questions se bousculent : mais…mais votre pays est une putain de pétaudière ? Et vos proches, comment pouvez-vous garder le lien avec eux ? Vous n’essayez pas de les faire venir ici ? Je franchis la porte et commence à me casser. Arf.

“Vous avez de la famille là-bas ? C’est pas trop dur ?”

Sourire triste.

“Si, si, très très dur.”

“Vous avez de la famille ?”

“Oui, dans la banlieue de Damas.”

Je ne lui demanderai pas s’il est pro Assad ou pro rébellion. Le steack fromage est englouti arrivé en bas de la butte ; faudra que j’y retourne.

En septembre, le bilan des victimes civiles atteint au moins 21 000 morts ; jusqu’à 700 000 syriens auraient fui dans les pays voisins.

curiosité #38 : Idiot ou idiomatique

La Francophonie, ce n’est pas le Français. Et ce sont bien les Africains qui vont le diront, trop souvent mécontents de voir la richesse de leurs langues nationales estampillée Langue de Molière sans autre examen plus approfondi.

Il  y a quelques jours, un ami sénégalais m’appelle :

“Ici, on a tous ta nostalgie”, qu’il me dit.

Moi aussi, vous me manquez.

Ces petits trésors dont on se prive.

curiosité #37 : “Pôvre point”

Un ami, enseignant en région parisienne et militaire réserviste, me raconte un entraînement en Alsace.

“Ah, tu es enseignant toi aussi ?”, lui demande un coreligionnaire.

“Oui.”

“Tu utilises quoi toi avec tes élèves ? Le pôvre point aussi, non ?” 

“Le quoi ?”

“Le Pôôôôvre Point ?”

“Ah, le PowerPoint [ ˈpaʊə(r) ] ?”

curiosité #36 : orthographe

“Quoi QUATTRE, ça prend pas deux T ?”

“Ah, non, m***, j’ai confondu avec l’Audi Quattro !”

Un collégien, quelques jours avant sa rentrée en quatrième.

#curiosité 35 : “Bada”, un petit mot sénégalais entendu à Paris pour relativiser mille maux français

Rentré du Sénégal. Pas sûr que le voyage aller fut le plus dur. L’apprentissage de moeurs et de rythmes de vie radicalement différents des nôtres n’est pas moins difficile que de retrouver celles qu’on a laissées derrière soi. Elles sont familières, spontanées, intimes, mais prennent un coup de décalé. Plus que jamais, l’inertie de la vie en société devient limpide : des règles, des codes, des usages et des conservatismes. “Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà”, résume Pascal.

Inutile de dire que le contraste entre mon pays de naissance, et celui d’adoption pour quelques mois, m’a piqué le bout du nez quand j’ai vu cette belle femme ventripotente, vêtue d’une grande tunique bleue et bariolée de bandes jaunes, appeler une connaissance du salut peul devenu si familier dans le nord du Sénégal. “Bada” qu’elle lui fait. Le “comment va ?” peul par excellence. Les rires et la gestuelle des bonjours à n’en plus finir m’est encore un peu familière. La scène se passait aujourd’hui à Paris, Château Rouge. 

L’étendue de l’écart entre les deux pays se matérialise, d’un coup sec. Le pont à franchir est immense.

Remplir des bidons en profitant des quelques heures d’eau courante disponibles chaque jour ? Les délestages électriques causés par un réseau d’approvisionnement encore très instable ? La cacophonie des véhicules brinquebalants qui klaxonnent à la volée pour des broutilles ? Qui s’arrachent aux rues ensablées en crachant des nuages d’échappement noirâtres ? Les bus qui cahotent pendant plusieurs heures pour faire quelques kilomètres ? Les montages d’immondices dont viennent se repaître les moutons et qui tapissent les sols dans les villes comme dans les villages ? Ces gosses au chômedu qui se noient après un foot en bord de plage ?

“Bada” ! En un petit mot, mille réalités reviennent dans la poire que quelques semaines européennes auraient presque déjà tassées. Et voilà qu’il faut rejouer selon les règles. Râler quand le métro a sept minutes de retard. Se plaindre de la hausse du coût de l’essence. S’inquiéter de la baisse de popularité du président. Ou s’en foutre. Mais en tout cas, le dire haut et fort. Et le chômage qui galope ? Et la hausse des impôts ? Et les critères de Maastricht, quand va-t-on respecter ces fichus critères, bon sang ! Stresser avec la rentrée. Contacter son dentiste, son généraliste, son psy, payer l’Urssaf, signaler à la mairie de la ville dans laquelle on habite plus depuis belle lurette qu’on aura probablement d’autres chats à fouetter en 2013 que d’être juré suppléant à la cour d’assises…

Il est de mauvais ton, de très mauvais goût même, de suggérer de relativiser ses problèmes parce que d’autres, dans un ailleurs très diffus et irréel, en ont des bien plus sérieux. 

Une de ces règles à laquelle un “bada” franc et souriant donne envie de déroger.

En vous souhaitant donc un bon Bada.

#curiosité 34 : “tu vas me gâter le grigri”

Traduction : tu vas me porter la poisse pour le reste de la journée. Dixit un marchand auquel je promettais de décaler au lendemain une vente qu’il voulait voir se réaliser dans la minute.

Curiosité #33 : en goguette (motorisée d’enfer, sa mère)

G. est le héros de cette histoire. Nous l’appellerons G. par licence littéraire (j’suis écrivain moi m’sieur, okay ?) et, aussi, parce que G. pourrait lire ce billet et s’en offusquer, et que G. est plutôt balèze et que moi je suis écrivain, ok…? On s’est compris.

Un groupe de collègues, G. et moi-même avions donc rendez-vous hier pour une petite journée hors de Dakar. Partir en goguette  au bord de la mer, s’exploser la panse jusqu’à couler à pic au premier plongeon et danser comme des zouaves : le programme était réjouissant.

Et le fut sans une ombre au tableau - mise à part la route pour se rendre à ce petit coin de paradis, S. à 1h30 de D. une fois passé M (ah, le bon vieux temps du KGB). Au volant, le héros de notre histoire : G.

G., au volant, a deux caractéristiques distinctives : il est très cool et détendu, ce qui rend sa compagnie plutôt sympa (argumentation concessive, amadouer la proie avant de lui mettre un pain bien vicieux - chose à laquelle le KGB s’est toujours refusé, là-bas c’était soupe de doigts en prologue à toute forme de discussion…le bon vieux temps vous disais-je).

Deuxième caractéristique distinctive de G. au volant : il est vite perdu, confus, paniqué, semble ne pas bien distinguer la trajectoire de la route, demande à être rassuré et orienté constamment, a une drôle représentation de lui-même dans l’espace. Mais reste sympa, entendons-nous bien (surtout toi G., entends-moi bien et laisse aller ton sens de l’auto-dérision, hein ?).

G. est donc en recherche constante d’indications de ses copilotes même quand la route est toute droite et que, logique non, il faut aller tout droit.

Mise en situation 1 :

“Ils sont où les autres ?” [Voix un peu plus aiguë]

“Devant et derrière”

“T’es sûr” [mezzo-soprano]

“Oui” [contralto]

“Tu la connais la route, toi ?”

“Non” [GRNX]

“Oui, c’est pour ça je pense que c’est mieux que l’on reste en groupe avec les autres”

“Mais, ils sont là”

“Oui, mais ils filent”

Mise en situation 2 :

“OHHHHHH Putain” [soprano pas échauffé]

“Ils sont où tes warning” [pulsation très très rapide, 33 tonnes qui vient dire coucou là sur la route où G. nous a engagé à contre-sens]

“Ohhhh, je l’avais pas vu le terre-plein central, ohhh putain” [inquiet mais pas trop, recule pour se remettre dans le bon sens mais sans trop regarder à ce qui vient, tout en se marrant]

“Tes warning, ils sont où”

“Mes quoi ?”

“Tes feux de détresse”

“Oh, y en a pas”

Mise en situation 3 

“T’es sûr que tu vois bien la route G. J’ai l’impression qu’il y a de la buée qui te gène” [inquiet]

“Mais, tu n’as pas l’habitude, le pare-brise est fichu comme ça” [redevenu hyper détendu du gland]

“Attends je vais t’arranger ça” [tourne le bouton du désembuage]

“ça marche pas”

“Ah”

Mise en situation 4

“G. pourquoi tu te mets toujours au milieu. Y a deux files une à gauche, une à droite, tu veux pas te mettre dans l’une des deux pour voir”

“Bah, j’attends” [stratège sibyllin]

Mise en situation 5

“Attends il est où l’autre ? Je le vois plus. Parce que moi seul je connais pas du tout la route pour rentrer en ville” [montée en gamme]

“Il a filé”

“Tu connais la route”

“Oui”

“et là je vais où ?”

“tu veux aller où en fait mise à part tout droit ?” 

“Là par exemple ?” [il pointe une bretelle en cul de sac sur le bas-côté de l’autre côte de la barrière de sécurité de l’autoroute]

“…” [soupire]

“Il marche ton allume-cigare, tu m’as stressé avec ta conduite”

“Non, il marche pas”

“…”

Mise en situation 6

“Je te ramène pas chez toi ?”

“Non, laisse-moi là c’est gentil. Je vais finir à pied. Merci” [faux-cul, le KGB est loin]

Curiosité #32 : Kédougou (Sénégal oriental) en argentique / Kédougou (Eastern Senegal) with silver film

La région de Kédougou est la plus pauvre du Sénégal. Cruel paradoxe, c’est là aussi où se rue les compagnies étrangères pour l’exploitation d’un gisement d’or, estimé pour l’heure à 300 tonnes. Comme dans d’autres pays africains, les habitants critiquent l’opacité des contrats signés entre l’Etat et les extracteurs étrangers, et les trop faibles retombées économiques. Les Kédovins se décrivent comme “des mendiants assis sur un sac d’or”.

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Kedougou, eastern Senegal. This is one of the poorest region in the country even though foreign companies are rushing to discover gold. The assessed reserves so far reach 300 mT. More than 50 authorizations have been given both to national and international firms by the State to explore the ground. People around here describe themselves as beggars seated on bag full of gold.

Curiosité #31 : il me parle de son périple en avion, en bateau, en taxi du Sénégal jusqu’à l’Italie

Tout est parti de mon trajet habituel pour me rendre au travail. Avec le temps, le tarif est fixé dans mon esprit à 1000 francs. Pour ce prix-là, je vais de Cambérène à Yoff, deux quartiers au nord de Dakar. Et un trajet de taxi ne va jamais sans une âpre négociation pour se mettre d’accord avec le chauffeur sur le prix de la course. Le bon côté est qu’une fois que la cause est entendue, plus besoin de se dévisser la nuque à guetter le compteur, là il n’y en a pas.

Aujourd’hui, le chauffeur est très svelte, un petit bonnet noir sur la tête même s’il fait 35 degrés à l’ombre, et un p’tit air de John Lennon avec ses lunettes noires toute rondes. 

“Mais allez enfin, donne moi un petit 1500 ? ça ne te change rien !”

“C’est 1000, à ce prix-là et même avec l’essence coûteuse tu gagnes quand même de l’argent”

“Bon allez, monte. J’ai envie de discuter”. Ce genre de négociations s’achèvent souvent de cette manière : un petit pas avec la mine de s’en aller, et on est rattrapé en moins de deux tous klaxons dehors par le chauffeur qui ne veut pas perdre une course qu’il sait rentable, et qui se font plutôt rares, surtout dans le quartier.

“Tu sais, toi, je vois très bien comment tu penses. Tu te dis que le tarif était à 1000 francs et que jamais ça ne devait changer. Parce que vous les Toubab [j’ai appris il y a peu que Toubab, ça vient de l’arabe Toubib, le médecin] vous pensez que le prix est trop haut parce que vous êtes blancs. Mais jamais, jamais, jamais devant Dieu si je prenais un Sénégalais je lui ferais payer 1000 francs pour le trajet. Ce serait au moins 1500 !”

S’en suit une petite discussion accrochée où on discute comptabilité : avec un litre d’essence à 870 francs, les frais de location qu’il doit remettre au propriétaire chaque jour, l’usure que ça engendre de rouler sur ce tronçon de plage qui n’est pas goudronné…ouais, il pourrait bien gagner de l’argent sur la course.

“Je suis en voiture depuis une heure, je n’ai pas trouvé grand chose, j’ai choppé que 500 francs. Mais comme tu insistes je te prends que 1000 francs.”

“Tu sais, des escrocs tu en trouves partout. Moi-même quand je suis allé en Europe…Si, si, je suis allé en Europe, en 1992. J’ai pris l’avion ici jusqu’à Tunis, et puis le bateau pour Marseille. On est parti un vendredi soir et le samedi soir, on arrivait à Marseille. Après l’idée, c’était Nice et puis l’Italie. Mais arrivé à Marseille, la police en civil a interdit au passeur de nous rejoindre.”

“Ils avaient des brassards oranges ?”

“C’est ça, c’est ça, absolument. Ils nous mettent dans un taxi, direction Nice. Et là tu sais quoi ? Le chauffeur s’embarque sur l’autoroute, et au beau milieu de nulle part, il s’arrête dans une station service. + C’est 500 francs français chacun+, qu’il dit. A l’époque ça devait faire 25000 CFA chacun. J’étais le seul à parler français, et je ne voulais absolument pas payer. Lui, il menaçait de nous emmener à la gendarmerie. Mais vas-y emmène-nous, moi mes tampons sont en règle, je n’ai rien à craindre de la gendarmerie. Finalement, ils nous a emmenés jusqu’à Nice. J’ai passé un an et demi en Italie. Si je pouvais y retourner, j’aurais une plus belle voiture ! “

“Oh, tu retournerais en Europe que pour une voiture ?”

“Mieux assurée en tout cas.”

“Allez, on va se revoir. Comment tu t’appelles ?”

“Passe par Cambérène vers 14h, j’ai souvent besoin d’un taxi à cette heure-là”

Grand sourire partagé, on est d’accord sur les 1000 francs.

curiosité #30 : 25 ans d’attente pour se retrouver dans un taxi dakarois

“Mais ce ne peut être que l’oeuvre de Dieu ce genre de choses !”

Le chauffeur de taxi n’en revenait pas avant-hier. On discute dès que je monte à bord, et comme il est sympathique je finis par payer la course plus que ce qu’il demandait. Il m’explique qu’il vient de Djourbel, qu’il travaille entre 5h et 22h chaque jour mais à 800 CFA et des clients, comme moi, qui rechignent à lâcher plus que normal, la vie est dure.

Sur son salaire, il entretient toute sa famille restée au village. “Je suis l’homme de la famille”, s’amuse-t-il alors que nous avançons à très petit train dans la fin de journée et les pots d’échappement en bataille. Lui, il m’explique que pour ceux qui parviennent à devenir propriétaire de leur véhicule, taximan est plutôt un bon deal comparé à bien d’autres jobs. Ce n’est pas son cas.

On parle, on parle, je le fais s’arrêter à une boulangerie et puis : “mais quel âge tu as en fait ?”

Il a 25 ans. Il est né le 22 janvier 1987 en fin d’après-midi.

Comme moi.

#Curiosité 29 : flâneries argentiques à Dakar [Wandering in Dakar with silver film]

Souvenirs de rencontres impromptues ou provoquées à la Médina, et ailleurs dans le centre-ville de Dakar. Toute personne photographiée l’a été avec son accord explicite. Ce qui me vaudra pour certains d’entre eux de retourner les chercher et les rémunérer en photos sonnantes et trébuchantes.

[In the Medina and other boroughs within downtown Dakar. Every person pictured gave me his / her agreement or a least a thumb-up when communication couldn’t go any further. For some of them it will imply going back there and paying them with those very pictures. Economy can be a smart art.]